L’happycratie, ou la tyrannie du bonheur – Episode 3 : la perversion
Nov 03

L’happycratie, ou la tyrannie du bonheur – Episode 3 : la perversion

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L’effet pervers de cette tyrannie du bonheur, toujours selon Eva Illouz et Edgar Cabanas, est d’anesthésier la souffrance sociale en contournant les problèmes fondamentaux. Dans le monde de l’entreprise, ce phénomène reviendrait à cacher les véritables causes structurelles de la souffrance au travail, en mettant le salarié face à ses choix, et responsabilités individuelles. Edgar Cabanas, affirme alors « qu’à long terme, ces techniques ne sont pas des solutions mais une façon de supporter les causes structurelles de nos problèmes, au lieu de les combattre ». (3)

Le bonheur au travail, devenue affaire personnelle, sous-entend que le salarié se prenne en main pour tendre vers une réalisation de soi. Le salarié doit alors porter en lui tout ce qui dysfonctionne dans notre société, et face à des managers dédouanés, accepter parfois l’inacceptable avec le sourire. Une manière de survivre à la nouvelle donne économique ?

En effet, le monde du travail, toujours plus incertain et mouvant, se réinvente chaque jour, au gré de nouveaux métiers, nouvelles concurrences, nouvelles façons de travailler, et a de quoi déconcerter plus d’un salariés. Mais à en croire les fiches de poste actuelles  -pratiquement toutes rédigées à la même sauce-, le salarié aujourd’hui doit lui aussi avoir de nouvelles compétences : il doit être flexible, doté d’une grande capacité d'adaptationinnovant, voire disruptif. Bref, il doit disposer de toutes les ressources nécessaires pour se débrouiller dans cette jungle.

Eva Illouz et Edgar Cabanas, insistent sur le fait que l'optimisme à tout prix ne doit pas aveugler notre capacité d'indignation, face à des situations injustes qui méritent encore que l’on se batte. Leur ouvrage est finalement un appel à la prudence quant aux initiatives simplistes et « poudre aux yeux » qui pourraient être mises en place. Il ne convient pas non plus de balayer toute positivité, mais de trouver ce juste équilibre pour placer chaque acteur à sa place, avec les responsabilités qui lui incombent.

Pour finir, pointons du doigt cette contradiction relevée par Cadreo (4) : jamais on a autant parlé d’humain (dans le monde du travail), et de burn-out en même temps.

La notion même du bonheur au travail, dans son acception marketing, pourrait-elle conduire paradoxalement au burn-out ? La sur-sollicitation de l’être humain tout entier mis à nu dans son contexte professionnel, et son surinvestissement dans une quête de réalisation de soi, pourraient certainement conduire à une forme d’épuisement…